02/05/2011

Les nouveaux seigneurs de la Suisse

Il y a trois ans, l’ancien directeur de l’Office statistique du canton de Zurich tirait à boulets rouges sur la « féodalisation de la Suisse ». Aujourd’hui, l’explosion des inégalités confirme son diagnostic.


milliardaire.1236847838.gifDepuis 20 ans au moins, la part des salaires dans l’ensemble des revenus distribués n’a cessé de diminuer, même si cette baisse a été en partie cachée dans les statistiques par les montants de plus en plus élevés versés aux cadres supérieurs et aux managers. Dans tous les cas, les inégalités salariales ont fortement augmenté, en particulier aux dépens des travailleurs les moins qualifiés, des femmes et des plus jeunes : un enfant sur dix vit aujourd’hui dans une famille pauvre (trois fois plus qu’au Danemark), ce qui commence à avoir une incidence sur leur état de santé.

Au pays des multimillionnaires

Pendant la même période, la fortune privée a crû beaucoup plus vite que l’ensemble des richesses créées : elle a été multipliée par plus de 2,5 depuis 1991, atteignant aujourd’hui 1350 milliards de francs.

En 2010, selon le Boston Consulting Group, la Suisse hébergeait 283 000 millionnaires en dollars (plus que la France !). Et sur le millier de milliardaires que compte le monde, une centaine vivraient en Suisse. Pourtant, à la base de la pyramide, plus des deux tiers des contribuables ne déclarent que 5% de la fortune totale.

Au service des gros actionnaires

Ceci dit, la fortune privée n’est pas seulement un énorme trésor sur lequel les plus riches sont assis. C’est avant tout une formidable source de revenus à l’époque de la finance triomphante : ainsi, en Suisse, durant ces 20 dernières années, la capitalisation boursière a été multipliée par 6, passant de 200 à 1200 milliards. Mieux, les sommes perçues par les actionnaires au titre de dividendes ou de rachat de titres par les entreprises ont été multipliées par 10, passant de 5 à 50 milliards…

En clair, cela signifie que les grandes sociétés tournent de plus en plus exclusivement en vue de rémunérer grassement leurs actionnaires plutôt que pour financer l’investissement productif.

Pile je gagne, face tu perds

Les autorités cantonales et fédérales défendent aussi les intérêts des nantis en réduisant les transferts obligatoires en faveur des salariés, des chômeurs, des jeunes en formation et des retraités, femmes et hommes. Ceci se traduit par une hausse continue des primes d’assurance maladie, du niveau des loyers subventionnés, des tarifs des transports publics, des taxes d’inscription à l’université, etc.

Ceci se traduit aussi par une diminution du montant des retraites (de l’AVS au deuxième pilier), des prestations de l’assurance chômage, de l’assurance invalidité et de l’aide sociale, mais aussi des dépenses en faveur de l’éducation et de la santé. En même temps, le capital, les bénéfices, la fortune et les gros revenus ne cessent de recevoir des cadeaux fiscaux…

L’Etat ne prête qu’aux riches

La réforme fédérale de l’imposition des entreprises, approuvée à une très courte majorité du peuple en 2008, sur la base d’arguments reconnus aujourd’hui comme mensongers, va faire perdre près de 10 milliards de recettes fiscales à la Confédération au profit des plus gros actionnaires, notamment des grandes banques. Les intérêts de l’UBS ont pourtant été sauvés, on s’en souvient, par l’injection de plus de 60 milliards de fonds publics.

Les autorités genevoises ne sont pas en reste, puisqu’elles proposent de réduire l’imposition de toutes les entreprises au niveau des holdings et des sociétés mixtes ou de domicile, et de supprimer la « taxe professionnelle » communale. Ceci ferait perdre le total astronomique de 1,2 milliard de francs par an aux finances cantonales et communales, soit l’équivalent de deux fois la subvention de l’Etat aux HUG ou de plus de 12 000 postes de travail dans la fonction publique.

Face à l’ampleur de ces régressions sociales, il est plus que temps que les salariés, les retraités, les bénéficiaires de l’aide sociale, les jeunes en formation, les usagers des services publics, femmes et hommes, disent NON à l’injustice érigée en projet de société.

 

Commentaires

Ces inégalités sont encore bien pires dans les pays qui font fuir richesses et compétences car non seulement les écarts y sont plus forts, mais les déciles inférieures sont, eux, vraiment dans la misère noire. Que la Suisse favorise "l'entreprise" (qui d'autre crée de vrais emplois et de la valeur ajoutée ?) ne peut pas être mis à l'index.

Écrit par : girardet | 02/05/2011

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