01/06/2011

Abandon du nucléaire : au-delà des calculs de rentabilité

La décision du Conseil fédéral de sortir du nucléaire dans 23 ans, sans fixer de date butoir contraignante, n’est pas très audacieuse. Elle a cependant surpris. En effet, avant la catastrophe de Fukushima, la position du lobby électrique semblait s'imposer : construire deux nouvelles centrales nucléaires en Suisse. Pourtant, le choix du Conseil fédéral, en réalité dans le sillage de l’Allemagne (même si celle-ci a annoncé sa décision quelques jours plus tard), n’est pas un geste d'abord politique. Il répond à un calcul économique à moyen terme : positionner la Suisse à l’avant-garde des technologies de pointe dans le domaine des renouvelables. Et si économiesuisse fait mine de faire la moue, de larges secteurs de l’industrie applaudissent cette décision de l’exécutif.


images.jpegSelon les évaluations de swisselectric, la Suisse devrait manquer de 25 à 30 TWh (milliers de milliards de Watt/heure) d’ici 2035. Pourtant, une récente étude des agences de consulting TNC et INTRAS, commanditée par les cantons de Genève et de Bâle, les grands associations environnementales, avec le soutien des « services industriels » zurichois et bernois, a bien montré que le nucléaire était la voie la plus risquée et la moins rentables économiquement pour l’économie suisse.

Deux scénarios ont été comparés: d’abord la construction de deux nouvelles centrales nucléaires de 160 MW chacune pour un montant global de 27 milliards, à laquelle s’ajoutent 17 milliards pour les énergies renouvelables, une centrale à cycle combiné, trois centrales de pompage-turbinage et l’amélioration du réseau, soit un coût total de 44 milliards d’ici 2035. Cette option la moins chère à l’achat, générerait cependant une valeur ajoutée inférieure et se révélerait déficitaire à hauteur de 9 milliards, sans une forte majoration des prix du courant. De surcroît, elle paraît la plus risquée sur les plans politique (référendum possible) et environnemental, et devrait même se traduire par des émissions supérieures de CO2. Enfin, ses retombées économiques seraient plus limitées pour l’économie suisse.

Le second scénario plaide pour un effort de lutte contre le gaspillage (19TWh) et le développement du photovoltaïque et de la biomasse (11 TWh). Il devrait en coûter certes 57 à 65 milliards d'investissements, soit plus cher que l’option nucléaire. En revanche, son rendement serait meilleur, puisque qu’elle lutterait d'abord contre les gaspillages, et que ses coûts de fonctionnement seraient plus réduits. Il devrait même générer un bénéfice de 2,8 milliards, une valeur ajoutée de 20,3 milliards et la création de 160 000 emplois d’ici 2035. Ce seraient surtout les secteurs de l’électronique, de informatique et de l’optique, des équipements électriques, du conseil et de la planification, du commerce de gros et de détail, ainsi que de la construction qui en profiteraient.

L’abandon du nucléaire paraît donc rentable pour le privé. Une fraction des milieux économiques le comprend bien et se félicite du soutien des verts et des socialistes sur ce point. Il lui faut en effet combattre les ultra-libéraux (pas d’économies imposées, laissons faire les consommateurs et les marchés) ou les nationalistes (le nucléaire serait la garantie de notre souveraineté énergétique).

Pourtant, une perspective sociale et écologiste d'avenir ne devrait pas défendre la sortie du nucléaire au nom d'une meilleure rentabilité pour le secteur privé, ce qui risque de l'amener à avaler très vite de nouvelles couleuvres (en termes de tarifs et de taxes) pour garantir les profits d'une minorité. Elle devrait plutôt défendre le développement d'un service public de l’énergie visant l’intérêt général en termes de politique tarifaire, de respect de l’environnement (sortie rapide du nucléaire et réduction massive des émissions de gaz à effet de serre), de démocratie directe (décentralisation des prises de décision), de promotion de la formation et de l’emploi, etc. Les besoins à long terme du plus grand nombre devraient en effet être le seul fil conducteur d’une politique de défense du bien commun en matière énergétique.

 

 

 

 

 

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