05/06/2011

Bactérie tueuse et concombre masqué

Depuis le début du mois de mai, une bactérie « tueuse » de la famille Escherichia coli, pathogène pour l'homme, provoque une épidémie d’hémorragie intestinale potentiellement mortelle dans le Nord de l'Allemagne. Elle aurait déjà infecté 3000 personnes en Europe, en particulier des femmes, entraînant la mort d’une vingtaine d’entre elles. D'où vient-elle et comment en venir à bout ?


concombres-contamines-la-bacterie-en-cause-est-tres-rare-10468950vemni_1713.jpgLe mal se manifeste d’abord par des crampes abdominales très douloureuses, qui s’accompagnent de diarrhées et de fièvres. Dans les cas aigus, elle peut provoquer une insuffisance rénale et des troubles neurologiques qui conduisent à des paralysies. De quoi faire vraiment très peur…

L’agent spécial 0104:H4

Les épidémies d'hémorragie intestinale liées à des souches pathogènes d'E. coli sont connues depuis une trentaine d’années aux Etats-Unis, où elles affectent 110 000 personnes par an et causent la mort de 90 d’entre elles, même si les souches impliquées (principalement 0157:H7) sont moins virulentes que le bacille de « Hambourg ».

C’est que le nouvel agent pathogène est le clone hybride d’une espèce rare (0104:H4), résistante aux antibiotiques, qui n’avait jamais été observé jusqu’ici dans une épidémie. Signe des temps, son génome a pu être déchiffré en quelques jours à peine par un laboratoire de Shenzhen en Chine.

D’où vient ce nouveau spécimen ? Probablement d’un « transfert génétique horizontal », au cours duquel deux microbes de souches différentes ont échangé des portions d'ADN. Selon la revue Science, 0104:H4 posséderait ainsi, en plus des gènes de E. coli, un fragment de gène de Salmonella enterica, susceptible de provoquer la salmonellose. Ces résultats devront être confirmés par d’autres travaux.

Qui se cache derrière ce "complot" ?

Il n’en fallait pas plus pour que les blogs débordent de thèses farfelues sur la création de ce nouveau bacille par l’ingénierie militaire, voire le bioterrorisme. Même si de telles hypothèses ne peuvent pas être absolument exclues, il est en réalité infiniment plus probable qu’il soit le produit « naturel » du système de production alimentaire globalisé qui se développe sous nos yeux depuis une trentaine d’années.

S’il y a « complot », c’est celui des investisseurs qui réalisent d’énormes profits en industrialisant et en concentrant de plus en plus la production, le transport, le stockage, le conditionnement et la distribution de la nourriture. N’y a-t-il pas un lien évident entre la multiplication des pathologies liées à l’alimentation et les formes contemporaines de sa marchandisation (maladie de la vache folle, grippe aviaire, E. Coli pathogènes, etc.).

Les grandes batteries d’élevage produisent et disséminent de nouveaux bacilles ; l’agrobusiness multiplie les intrants chimiques et les manipulations génétiques ; le conditionnement introduit des inconnues supplémentaires ; la grande distribution favorise le transport sur de longues distances. La malbouffe résulte de tout cela, sans parler de la spéculation boursière qui provoque la hausse des cours des produits vivriers et génère la plus meurtrière des maladies : la famine.

Ruminants et hamburgers

Les versions pathogènes d'E. Coli sont surtout présentes dans l’intestin des ruminants, mais elles peuvent aussi loger dans l’appareil digestif d’autres animaux. Contrairement à l’homme, ils n’en sont pas affectés et transmettent ce germe par leurs déjections (sols, canaux d’irrigation, cours d’eau, nappes phréatiques, etc.), qui peuvent contaminer des cultures, même éloignées. Il faut savoir que les élevages produisent dix fois plus d’excréments que de viande.

Les grandes batteries industrielles sont évidemment des incubateurs d’E. Coli. Depuis une dizaine d’années, la prolifération de ce bacille a même vraisemblablement été dopée par les nouvelles méthodes d’engraissage (notamment à base de maïs) qui permettent une prise de poids rapide, mais modifient la flore intestinale des bêtes. Ajoutons que la concentration des germes dans un espace très confiné accroît la probabilité de leur mutation.

Aux Etats-Unis, une étude du Centre de prévention et de contrôle des maladies (CDC), publiée en septembre 2009, estime que 42% des patients ont contracté une hémorragie intestinale à E. coli en consommant de la viande. On l'y appelle d'ailleurs la "maladie du hamburger", le germe y étant souvent incorporé au moment de son hachage. Elevage industriel et malbouffe sont donc directement pointés du doigt.

Démasquons le concombre

Si le vecteur de transmission est vraisemblablement un aliment cru ou une boisson non pasteurisée, il n’a pas encore été identifié : un légume, un fruit, une farine, un fromage, une viande mal cuite (hamburger, tartare, etc.). La chaine de production, de conditionnement, de transport, de stockage et de distribution est ainsi passée au crible sans résultat. Ce sont des circuits complexes, globalisés, extrêmement difficiles à tracer : les légumes, notamment, sont cultivés dans un pays, nettoyés dans un autre, empaquetés dans un troisième.

Pour avoir incriminé un peu vite les concombres d’Espagne, avant d’abandonner cette piste, l’Allemagne a été accusée à demi-mots de torpiller la Politique agricole commune (PAC) qui lui coûte fort cher sous de faux prétextes sanitaires. L’embargo russe sur tous les légumes de l’UE va plus loin encore. Pourtant, ce type de mesures, voire de guerre commerciale déguisée, ne pose pas les véritables problèmes et s’interdit d’y apporter des réponses probantes à long terme.

Notre bien commun

En revanche, depuis 1996, les organisations paysannes liées à Via Campesina (Uniterre en Suisse, la Confédération paysanne en France, etc.) défendent avec raison le concept de « souveraineté alimentaire », qui n’est pas réductible à une politique commerciale. Il lie en effet conditions sociales de production (petite agriculture paysanne), préoccupations écologiques (culture biologique de proximité) et défense de la santé des consommateurs (sécurité alimentaire).

En effet, une politique alimentaire qui réponde aux intérêts de l’humanité et de son environnement doit impérativement rompre avec la logique du profit privé en affirmant que les terres agricoles et leurs produits ne sont pas des marchandises, mais les biens communs les plus essentiels de l’humanité.

 

Commentaires

La bouffe industrielle est proprement dégueulasse. Comment s'en passer? En multipliant les achats directement du producteur au consommateur. Localement.

Et vivement la fin du pétrole, quand les coûts du transport rendront le prix de la nourriture importée de loin prohibitif.

Et vivent la démondialisation et la déeuropéinisation!

Écrit par : Johann | 05/06/2011

Raison de plus d'adopter le végétarisme et de se s'approvisionner auprès de l'agriculture biologique de proximité !

Écrit par : Maryelle BUDRY | 05/06/2011

Une mise en cause politicienne pour le moins hasardeuse, puisqu'il semble bien que le coupable identifié soit une ferme de production bio, proche de Hambourg, qui fournissait les épiceries et restaurants du coin en germes de soja, haricots & Co. Et que non, contrairement à ce qu'on a pu lire dans certains commentaires débiles, ce n'était ni du soja OGM, ni la conséquence de la chimiothérapie. L'E.Coli est une bactérie fécale, qu'on trouve naturellement dans les déjections animales et humaines. Déjections qui peuvent être utilisées comme engrais dans la production bio... Depuis la nuit des temps, cette bactérie mute par ci par là, cela fait partie de son job de bactérie... Cette nouvelle mutation est une saloperie, mais une saloperie parfaitement bio et naturelle.
La morale de l'histoire, c'est que cela rappelle utilement que les conditions de vie de l'âge d'or, d'avant la chimie et la technologie, ce n'était pas le paradis, très loin de là, mais une lutte permanente pour la survie, contre les microbes bio et autres...

Écrit par : Concombre masqué | 06/06/2011

@ Concombre masqué
"L'E.Coli est une bactérie fécale, qu'on trouve naturellement dans les déjections animales et humaines."

D'où son intérêt comme matériel de laboratoire et comme support pour des expérimentations de génie génétique à des fins militaires. Pensez-donc une bactérie "bio" ubiquiste... l'arme parfaite surtout quand on peut prétendre qu'elle mute toute seule!

Hambourg est le siège d'un laboratoire P4.

Écrit par : olivier | 06/06/2011

Bravo et merci pour cet article, Jean, et aussi pour l'exergue "Ni rire ni pleurer, comprendre" auquel je rajouterais volontiers "... et le cas échéant, douter". Si tout plaide ici contre le développement immaîtrisé de l'agro-business, on ne peut malgré tout, comme certains plaidoyers de mes co-commentateurs, se contenter de prêcher pour les convictions alternées de nos paroisses respectives. Le végétarisme est respectable tant qu'il respecte l'omnivorité humaine, sans l'identifier avec la barbarie. On ne peut rejoindre qui identifie les découvertes scientifiques avec le viol de prétendues lois naturelles, ou veut faire croire en l'immunité de la production locale aux mutations bactériennes. Je n'invoquerai certes pas la présomption d'innocence pour le capitalisme mondialisé, mais cela n'équivaut pas toujours à une présomption de culpabilité. La complexification inouïe de circuits aberrants pour les seuls profits des oligarchies doit être condamnée comme telle, comme le fait Jean, sans pour autant inculper, dans le cas précis, avant de savoir.

Écrit par : Dario CIPRUT | 06/06/2011

Ce qu'il y a surtout à comprendre de cette crise, c'est à quel point l'Allemagne a encore déconné et méprise ses partenaires européens : http://leblogdeyannicklaude.20minutes-blogs.fr/archive/2011/06/01/la-vengeance-du-concombre-masque.html


:-(

Écrit par : Colibri | 06/06/2011

Elle a dû muter grâçe aux antibiotiques donné aux vaches...bon appétit...

Écrit par : plumenoire | 06/06/2011

Les commentaires sont fermés.