28/06/2011

Bien-être et pouvoir d’achat en Suisse

Depuis 2006, le Crédit suisse compare périodiquement le « revenu librement disponible » (RDI ou Regional Disposable Income) d’une série de ménages types pour 2700 communes de Suisse. La grande banque s’intéresse à leurs ressources, après paiement du loyer, des charges locatives (pour les propriétaires), des impôts, des primes d’assurances sociales (y compris le 2e pilier) et, pour 2011, des coûts de transport. Sur un revenu brut moyen de 109'000 francs par an pour un foyer suisse type de 2,2 personnes, le RDI représenterait ainsi 57'690 francs, soit 53% du total. Et en partant de cet indicateur, Genève, et en particulier la Ville, seraient les lanternes rouges du pays. Mais ce type d’indices ne nous induit-il pas en erreur sur le bien-être réel des populations ?


Les impôts directs n'ont rien à voir avec les loyers

D'abord, le Crédit Suisse ne compare pas le développement et les degrés de subvention des services publics, des prestations sociales, des aménagements urbains, des infrastructures culturelles et d’enseignement, etc., très différents selon les cantons et communes. Pourtant, ils se traduisent bien par un "revenu social" complémentaire pour une large part de la population. D’où la conclusion prévisible des études de la grande banque : le "revenu libre disponible" RDI des régions où les services publics sont les moins développés et où les habitants sont les plus nombreux à être propriétaires de leur logement, même si leurs temps (et coûts) de transport pour se rendre au travail sont élevés, sont les mieux lotis (surtout lorsque des déductions fiscales importantes sont accordées au navetteurs).

La spéculation immobilière, qui pousse les loyers à la hausse, est mise dans le même sac que la politique sociale de l’Etat, qui justifie la ponction fiscale : elles seraient des « prélèvements » comparables sur les revenus des ménages. Le Crédit Suisse mesure donc le bien-être en fonction du seul RDI, qui renvoie exclusivement au « pouvoir d’achat ». Il évalue donc la somme que chaque foyer peut épargner ou dépenser sur le marché, après s’être acquitté d’un certain nombre de « frais fixes ». Mais il ne distingue pas la nature de ces « frais fixes », qui peuvent être socialement bénéfiques (services publics et prestations sociales financés par un impôt progressif, qui profitent à la majorité de la population,) ou parasitaires (loyers sans rapport avec le revenu et qui profitent à une classe restreinte de propriétaires privilégiés spéculant sur la rareté).

Opposer un point de vue citoyen à celui des banques

Il ne faut pas laisser le champs libre aux banques pour développer des indicateurs de bien-être, de surcroît largement répercutés par les médias, basés sur le seul « pouvoir d’achat » individuel, sans égard aux dépenses sociales et d'environnement, et à leur subventionnement. Ce serait s’interdire de réfléchir à une conception alternative du bien-être, fondée sur la réduction des temps de travail et de déplacement contraints, sur le développement de la prévoyance sociale, mais aussi sur le renforcement des services publics de base (enseignement, santé, culture, transports publics), sur un droit accru à la ville (aménagements urbains en faveur de tous), etc.

P1140138.jpgPourtant, seule une telle perspective permet de penser un projet de société fondé sur la promotion du bien commun. Par exemple, la gratuité du bon usage (modéré) de l’eau et de l’énergie pourrait être combinée à une majoration du prix de son mésusage (abusif). De même, la concentration extrême de la propriété privée du sol et la spéculation qui en résulte pourraient être contestées en faveur de sa municipalisation et/ou de la formation de coopérative qui permettraient aussi d’en garantir le bon usage en faveur du plus grand nombre.

Les organisations de salariés et de locataires, en collaboration avec les associations écologistes, ne devaient-elles donc pas développer leurs propres instruments de mesure et indicateurs afin de comparer le bien-être relatif dans les cantons et communes et son évolution dans le temps, en fonction certes des revenus bruts des ménages, du temps de travail et de transport de chacun, mais aussi des services publics, des prestations sociales et des loyers subventionnés, en tenant pleinement compte du salaire indirect, social, différé...

Et pour approcher de plus près encore la réalité, ce premier état des lieux pourrait être croisé avec celui des coûts et des nuisances sociales (temps perdu et stress) et environnementales (gaspillage énergétique) induites par la distance croissante entre lieu d’habitation et lieu de travail, laquelle résulte avant tout de la spéculation immobilière qui fait exploser les loyers autour des principaux bassins de développement de l’emploi.

 

Commentaires

Très exact. La redistribution est effectuée non seulement par le biais d'avantages monétaires mais aussi par le biais de prestations en nature. Lesquels ont un coût.

Écrit par : CEDH | 29/06/2011

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