29/09/2011

L'empire suisse des Traders

La Déclaration de Berne, association suisse qui s’engage pour des relations Nord-Sud plus équitables, vient de publier ce mois « Swiss Trading SA », un ouvrage qui lève un coin de voile sur le négoce des matières premières en Suisse. Ce secteur peu transparent a connu un véritable boom ces dernières années. Les acteurs de cette « success-story » ne sont pourtant pas au-dessus de tout soupçon. Ils profitent des lacunes et de la complaisance du système helvétique pour engranger des profits faramineux, le plus souvent dans une opacité totale. Pour en savoir plus, je me suis entretenu avec Olivier Longchamp, responsable finance et fiscalité à la Déclaration de Berne et l’un des auteurs de ce livre. Un ouvrage édifiant, à lire sans plus attendre.


 


Couverture_MP_FINAL_HD-1-explo_140_pix.jpgPourquoi un livre sur le commerce des matières premières ?

Olivier Longchamp (ol) : En raison d’un paradoxe. Ce secteur a connu un développement fulgurant en Suisse ces dix ou quinze dernières années. Entre 1998 et 2010, la valeur des matières premières négociées en Suisse a été multipliée par quinze, en francs constants. Aujourd’hui, l’arc lémanique a une importance comparable, voire supérieur, à Londres dans le commerce de pétrole, par exemple. Et d’après nos recherches, sept des douze plus grandes multinationales suisses sont actives dans le domaine du négoce des matières premières, un secteur dont l’importance est fondamentale du point de vue des pays du Sud, riches en ressources naturelles. Pourtant, même si le négoce contribue désormais autant au PIB suisse que l’industrie des machines, les sociétés de trading restent très discrètes et opaques. A tel point qu’il n’existait pas d’ouvrage de référence sur la plaque tournante du négoce des matières premières avant le nôtre. Nous avons donc voulu y voir plus clair.

On parle de négoce : mais de quoi s’agit-il exactement ? Dans votre livre, vous dites qu’un tiers du pétrole mondial est vendu à Genève. Mais qu’est-ce que cela signifie réellement ?

Il s’agit de transactions financières. En principe, le pétrole, le café ou les céréales achetées et vendues à Genève ou à Zoug n’y arrivent jamais. On échange en fait des titres de propriété qui donnent un droit sur une cargaison de brut, par exemple, chargée en Lettonie et finalement vendue aux Etats-Unis. Ce qui est réalisé en Suisse, ce sont les opérations d’achat et de vente et le financement de ces opérations commerciales, qui mobilisent des montants considérables, par exemple de l’ordre de plusieurs centaines de millions de francs pour un pétrolier, par exemple.

Quelles sont les sociétés qui dominent aujourd’hui le secteur du négoce ?

Plusieurs sociétés installées en Suisse ont une position très importante au niveau mondial. C’est le cas d’abord dans le secteur du pétrole. Les plus grands négociants indépendants de brut du monde, Vitol, Trafigura, Gunvor, ou Mercuria, sont à Genève. Glencore est à Baar (ZG). Le géant zougois réalise une part substantielle de ses affaires dans le pétrole, mais possède la particularité unique d’être active dans pratiquement tous les secteurs des matières premières, et de disposer presque d’une position monopolistique sur le marché de certains métaux et minerais. On trouve également à Baar la multinationale minière Xstrata, dont Glencore possède un peu plus du tiers et qui représente en quelque sort son « bras extractif ». Le secteur du gaz naturel, sur lequel nous savons peu de choses, est aussi installé à Zoug. L’arc lémanique accueille également les principaux acteurs mondiaux du commerce de grains (Archer Daniel Midlands, Bunge, Cargill ou Dreyfus). A côté de ces géants coexistent des négociants spécialisés sur des marchés plus étroits, comme le cacao, le café, le sucre, ou le coton, ainsi que des dizaines de petites boites, dont il est très difficile de connaître réellement les activités.

Ont-elles des liens de filiation avec les « maisons traditionnelles » de négoce suisses aujourd’hui quasiment toutes éteintes ?

Si le poids de la plaque tournante helvétique des matières premières a explosé ces dernières années, son premier essor remonte en effet au dix-neuvième siècle au moins. Dès cette époque, des firmes comme la maison André à Lausanne, Volkart à Winterthour ou l’UTC à Bâle se développent ; elles joueront par la suite un rôle de premier plan dans le négoce international. A l’exception de la maison Paul Reinhart, toujours active dans le négoce du coton, ces « maisons traditionnelles » ont toutes mis la clef sous le paillasson au plus tard au tournant du dernier millénaire. La plupart des sociétés de négoce aujourd’hui actives en Suisse s’y sont donc délocalisées, parfois dès les années 1950 - comme Cargill ou Phibro à Zoug - ou y ont été créées ces dix ou quinze dernières années - comme Mercuria ou Gunvor, qui se sont positionnées en écoulant le pétrole de la Russie de Poutine. Pour le dire autrement : ce ne sont pas les maisons de négoce traditionnelles qui ont causé le boom récent de la place suisse du négoce, mais en premier lieu ces délocalisations et ces nouvelles créations. Cet essor fulgurent doit cependant beaucoup à une série d’avantages comparatifs traditionnels de la Suisse, à commencer par la fiscalité très complaisante pratiquée sur le territoire helvétique pour les holdings n’exerçant en Suisse qu’une activité économique réduite, par la force de la place financière suisse, etc. Ces facteurs avaient déjà favorisé, en leur temps, les « maisons traditionnelles ».

Que font ces sociétés ?

Un négociant vous expliquera toujours que son rôle constitue à prendre un produit en un point A et à le livrer à un point B, où il sera utile. En exagérant un peu, le négociant se présente donc presque comme un bienfaiteur de l’humanité. Cette vision des choses est cependant partiale et partielle. Partiale, parce que cette explication confond la demande solvable et l’utilité : lorsqu’un négociant reçoit un bon prix pour exporter d’Afrique du maïs destiné à la fabrication d’agrocarburants, il contribue pour son profit à attribuer à la satisfaction du confort de ceux qui ont le moyen de payer des céréales qui auraient pu servir à lutter contre la faim sur leurs lieux de production. C’est aussi une histoire partielle parce que les négociants ne sont pas que des logisticiens : ce sont aussi des acteurs financiers. Et même s’ils ne l’admettent que rarement, une partie de leurs profits proviennent de paris spéculatifs et de leurs interventions sur les marchés financiers. De manière très générale, la meilleure façon de résumer l’attitude des négociants me paraît être l’opportunisme. Le négociant sera là où il y a de bonnes affaires à faire. Et que le deal soit risqué ou louche importe peu, pourvu qu’il rapporte beaucoup. Nous sommes loin de la bienfaisance.

Les avantages fiscaux accordés aux sociétés de négoce font partie des divergences actuelles avec l’UE sur la fiscalité des entreprises. Le conseiller d’Etat genevois David Hiler a d’ailleurs assuré son soutien au milieu du trading…

C’est vrai, même si les choses sont un peu plus compliquées : considérées comme des sociétés auxiliaires, les sociétés de négoce jouissent généralement d’une imposition privilégiée à Genève. L’UE attaque depuis 2005 ce régime spécial. Afin de donner par avance satisfaction aux négociants, qui menacent de se délocaliser si leur régime d’imposition préférentiel était supprimé, le conseil d’Etat a esquissé un avant-projet proposant de réduire l’ensemble de la fiscalité des entreprises genevoises au niveau des sociétés de trading, ce qui se traduirait par une importante perte de recettes fiscales pour la République et le canton de Genève. Pour moi, cela montre surtout le poids politique du secteur du trading.

Réputées pour leur discrétion, les sociétés de trading et de services liées au négoce se sont pourtant organisées, en 2006, en association faîtière (la Geneva Trading and Shipping Association) afin de défendre les intérêts du secteur. Comment expliquer ce besoin soudain de s’afficher publiquement ?

A mon sens, cette création résulte justement de la volonté d’obtenir un poids politique suffisant pour défendre leurs privilèges, fiscaux en premier lieux. A l’époque de sa création, la GTSA avait également besoin de redorer l’image des négociants genevois, passablement écornée par le scandale de pétrole contre nourriture. D’autres considérations secondaires, comme la volonté de disposer de personnel formé, dans un contexte d’expansion très rapide de la place du négoce expliquent probablement aussi cette création.

Conjointement avec d’autres organisations, la DB a entrepris des démarches auprès du Point de contact national de l’OCDE à l’encontre de Glencore. Que reproche-t-on à Glencore et où en est la procédure ?

La DB est entré en possession d’un rapport commandé par le gouvernement zambien et réalisé par deux cabinets d’audit de réputation. Ce rapport accuse Glencore de se livrer à divers stratagèmes comptables destinés à plonger l’une de ses filiales zambiennes dans les déficits, afin d’éviter qu’elle ait à s’acquitter en Zambie d’un impôt sur les bénéfices. Schématiquement, le principe de ces manipulations, courantes au sein des multinationales mais très rarement décelées, est toujours le même. Il s’agit de faire disparaître les profits réalisés dans un pays où ils sont imposés pour les faire réapparaître franc d’impôts dans un paradis fiscal. En l’espèce, le cuivre extrait en Zambie est vendu à une filiale de Glencore à très bas prix, et lorsque Glencore revend ce cuivre, le profit est réalisé à Zoug, où il n’est pratiquement pas imposé. Le rapport montre aussi les difficultés auxquelles les auditrices ont été confrontées en Zambie lorsqu’elles ont cherché à obtenir des informations précises et chiffrées sur les opérations de la filiale de Glencore. Nous suspectons Glencore de se livrer à une politique agressive d’évasion fiscale, privant un pays parmi les plus pauvres du monde de recettes fiscales nécessaires à son développement, et ce en violation des règles de l’OCDE. Nous avons introduit une procédure auprès du PCN Suisse, à Berne.

Que risque Glencore si elle est reconnue « coupable » ?

Pas grand-chose. La plainte n’a aucune valeur juridique. Au mieux peut-on espérer entrer en contact avec la multinationale zougoise et l’obliger à changer un peu ses propres pratiques en ce domaine.

Comment les firmes de négoce sont-elles parvenues en quelques années à afficher des chiffres d’affaires aussi impressionnants ?

Il ne faut pas trop se concentrer sur les chiffres d’affaires : ceux-ci ont aussi augmenté parce que les prix des matières premières ont crû vertigineusement cette dernière décennie. Il n’en demeure pas moins que les bénéfices des traders ont crû eux aussi, quoique de façon un peu moins rapide. Il reste difficile de déterminer exactement les raisons de cette hausse. Disons toutefois que si les bénéfices des traders ont explosé à Genève ces dernières années, les pays riches en matières premières n’ont que peu profité de l’augmentation des prix de leurs ressources naturelles. La hausse des bénéfices des négociants peut donc être vue comme une hausse de la part de la rente des matières premières qu’ils parviennent à s’attribuer dans un contexte d’envol des prix.

Que reprochez-vous à ces sociétés de négoce ?

Le commerce des matières premières est un domaine sensible, qui s’exerce souvent dans des pays du Sud, puisque c’est là que se concentrent, au niveau mondial, l’essentiel des ressources naturelles. Dans ces pays, la législation sociale et environnementale est réduite ; les problèmes de gouvernance sont nombreux et l’impact de l’exploitation des ressources naturelles sur les droits humains est fréquent. D’après nos recherches, les négociants ne voient pas ceci comme un problème, mais plutôt comme une opportunité : celle de faire des affaires à meilleur compte encore. Nous avons trouvé plusieurs cas où des négociants suisses n’hésitent pas à faire des affaires avec des pays en guerre, ou avec des régimes très discutables, tout en refusant de rendre de comptes. Sans parler de leur attitude en matière de corruption, presque considérée comme un must dans ce domaine. Cette attitude est très problématique et il est impératif de la contrer dans les plus brefs délais. L’opacité dont les firmes de négoce peuvent s’entourer, grâce à diverses « zones grises » d’une législation helvétique étrangement complaisante à leur égard, contribue à renforcer le caractère nébuleux et donc suspect des activités de négoce. Cette opacité doit également se dissiper, il y va de l’intérêt des négociants eux-mêmes.

En même temps, ces sociétés génèrent de l’emploi et des recettes fiscales ?

Elles aiment beaucoup le rappeler, c’est vrai. Mais il s’agit là encore d’une vision partielle des choses. D’une façon très générale, le secteur du négoce est très peu intensif en main d’œuvre. Le négoce représente 3% du PIB en Suisse, comme l’industrie des machines. Si cette dernière emploie une centaine de milliers de salariés, le négoce n’en occupe probablement pas le dixième. En outre, il ne faut pas croire que le négoce a créé des emplois. C’est peut-être vrai dans une perspective étroitement genevoise, zougoise, ou autre, mais c’est faux à l’échelle globale. Il ne faut pas oublier que plusieurs de ces sociétés se sont délocalisées en Suisse, en prenant avec elles leurs salariés de Londres ou d’ailleurs. Il ne faut pas croire que les chômeurs du Sécheron [NDLR : quartier populaire genevois] vont devenir courtiers en grain ! Par ailleurs, que pèsent les quelques milliers d’emplois « genevois » ou les quelques millions que ces entreprises génèrent pour les caisses publiques helvétiques par rapport aux dizaines, voire aux centaines de milliers d’emplois ou aux milliards de recettes publiques qu’une exploitation plus juste des ressources naturelles permettrait de créer sur les lieux d’extraction ? En Zambie, où nous accusons Glencore de manipuler les comptes de sa société pour éviter de payer des impôts, des dizaines de milliers de mineurs ont été mis au chômage lors de la privatisation des équipements extractifs, dont Glencore jouit aujourd’hui en premier lieu, alors même que les prix du cuivre augmentaient. Et alors qu’auparavant la population avait accès gratuitement aux hôpitaux du Copperbelt, le personnel intérimaire engagé par MCM (La filiale zambienne de Glencore, NDLR) doit payer tellement cher pour accéder à des soins qu’il y renonce.

Que devrait faire la Suisse ? Qu’est-ce qui devrait changer ?

Nous avons des revendications précises. D’un côté, la législation helvétique doit être développée afin de mieux encadrer les activités des négociants. Ceux-ci doivent, par exemple, être soumis à la Loi sur le blanchiment d’argent, dont l’application les a étrangement épargnés jusqu’à présent. Les entreprises actives en Suisse doivent également être rendues responsables des agissements de leurs filiales en Suisse et à l’étranger. D’autres revendications s’adressent aux firmes de négoce elles-mêmes, qui doivent enfin prendre en compte correctement leurs responsabilités sociales et environnementales.

On a beaucoup parlé ces dernières années de la hausse des prix des matières premières et du rôle de la spéculation dans cette dernière, que pensez-vous de ce débat ?

Ce débat difficile a quelque chose d’un peu académique, entre ceux qunt fait de la spéculation l’unique cause de la hausse des prix des matières premières et ceux qui nient complètement l’impact de l’activité financière sur les prix. Aujourd’hui, un certain consensus semble toutefois se dégager, au moins au niveau politique, pour dire que la spéculation sur les matières premières est l’un des facteurs de la volatilité des prix ; on progresse. Ce qui est inacceptable, c’est qu’à une époque où il est possible d’acheter et de vendre des matières premières à l’échelle du globe, quasiment en temps réel, des populations entières meurent de faim, comme aux temps des pharaons. Je ne comprends pas qu’il n’y ait pas au niveau global des mécanismes contraignants permettant de sortir l’allocation des ressources des logiques de marché, lorsque l’évolution des prix – quelles que soient les raisons qui la sous-tendent – condamne à une mort quasi certaine des fractions de l’humanité.

Les traders suisses assurent ne pas mener d’activités spéculatives et être uniquement des industriels actifs dans le physique. La frontière entre spéculateurs et commerciaux est-elle si claire ?

Non, en effet. Elle a eu tendance à s’atténuer toujours davantage ces dernières années. Aujourd’hui, les négociants développent leurs propres Hedge Funds pour financer leurs activités de négoce et ce faisant, ils se font un peu banquiers. Les acteurs financiers achètent des marchandises physiques, et non plus seulement des contrats à terme. La frontière entre spéculateurs et commerciaux s’est indubitablement atténuée.

Commentaires

Effectivement, je ne comprends pas qu’il n’y ait pas au niveau global des mécanismes contraignants permettant de sortir l’allocation des ressources des logiques de marché, lorsque l’évolution des prix – quelles que soient les raisons qui la sous-tendent – condamne à une mort quasi certaine des fractions de l’humanité. Ceci est un crime contre l'humanité dont les auteurs ne sont pas poursuivis.

Écrit par : Philippe Abeille | 29/09/2011

là, il n'y a que la gouaille qui vaille!

c'était quelle bd, au fait,
où 1 personnage disait en parlant en tant que suisse:
"allez-y, battez-vous, tuez-vous, on garde votre argent!"
Ce qui était une référence à l'argent nazi des années 40 / aux comptes numérotés et au blanchiment d'argent pour les périodes suivantes, stoqué dans les coffres de bques suisses

Depuis 2008,
et qui que soit ce trader qui dit aux médias:
- que c'est grâce aux crises & pays endettés qu'il peut faire du profit,
- que c'est le meilleur moment pour s'en faire un max,
- qu'il attend ça depuis les subprimes,
il ne dit tout haut que ce que font tout bas tous financiers de cette planète

alors qu'en face et tout haut,

Tous mais aucun des gouvernants de l'UE,
des politiques en attente d'élection ou d'un siège
n'osent mettre les points sur les i.

sauf le citoyen électeur lambda

Écrit par : graphycs | 29/09/2011

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