14/10/2011

Un responsable du mouvement étudiant chilien à Genève

Ce soir, vendredi 14 octobre, à 20h.15, Salle Saint-Boniface (14, av. du Mail), le bimensuel solidaritéS accueille Sebastian Farfán Salinas, secrétaire général de la Fédération des étudiants de l’Université de Valparaiso (FEUV) et l’un des huit membres de l’exécutif national de la Fédération des étudiants universitaires chiliens (FECH).

Il parlera du formidable mouvement de la jeunesse chilienne en cours pour l’éducation gratuite à tous les niveaux, qui remet en cause le modèle économique néolibéral de son pays, hérité de la dictature de Pinochet. Pour en savoir plus, on lira l’entretien qu’il vient d’accorder au bimensuel solidaritéS.

La jeunesse chilienne rejette aujourd’hui massivement l’héritage néolibéral d’une dictature qu’elle n’a pas connue. Ce faisant, elle montre les limites d’une transition démocratique qui n’a jusqu’ici pas osé le remettre en cause sérieusement. La jeunesse arabe pourrait en prendre de la graine aujourd'hui, si elle ne veut pas voir les aspirations de ses révolutions démocratiques trahies par des changements politiques sans contenu social.


55_n.pngQuelle est la situation concrète des étudiants avec la loi organique sur l’éducation, dernier «cadeau» du général Pinochet aux gouvernements de la «Concertation» (centre-gauche)?

Les étudiants chiliens sont victimes d’un système pervers qui a transformé l’éducation en marché. Dans ce pays, les études coûtent plus cher qu’une maison. Il faut s’endetter auprès des banques privées pour accéder à l’enseignement supérieur, car l’éducation n’est pas un droit garanti par l’Etat. La majeure partie des étudiants sont inscrits dans des universités privées, dont beaucoup accumulent des bénéfices sur le dos des familles chiliennes.

Les universités étatiques existantes (très faibles) sont entrées dans une logique d’auto-financement, vu la faible contribution de l’Etat. Elles se retrouvent sur un marché ouvert, où elles doivent gagner des clients. Par exemple, le budget de mon université (à statut public) n’est couvert qu’à 7 % par l’Etat ; tout le reste est financé par nous. Pour cette raison, les taxes d’inscription sont très élevées, il n’y a pas de professeurs embauchés, nos infrastructures sont désastreuses. Au Chili, la taxe moyenne d’inscription est supérieure au salaire minimum.

Tout cela n’est pas un hasard. Ce modèle est un héritage direct de Pinochet. Il a été imposé par une dictature militaire féroce. Joaquin Lavin, ex-ministre de l’Education – destitué grâce à notre mouvement – et l’un des représentants de la droite la plus dure, parlait d’une « révolution silencieuse ». Dès 1975, le néolibéralisme s’est imposé. L’un des secteurs touchés a été l’éducation. Une série de « réformes » ont permis de la transformer en marchandise et de commencer à la privatisatiser. Le démantèlement de l’éducation supérieure, processus très long et complexe, a débuté en 1981. Un jour avant que le tyran Pinochet cède sa place, la Loi organique sur l’éducation (LOCE), qui légalisait toutes les privatisations de la dictature, était promulguée.

Les gouvernements de la «Concertation» n’ont pas modifié cette loi. Cette coalition arrivée au pouvoir en promettant des changements s’est contentée d’administrer le modèle mis en place par la dictature et de le protéger à tout prix. De nombreux assassinats politiques témoignent d’ailleurs du véritable visage répressif de la «Concertation».

En 2006, nous avons eu un avant-goût du processus actuel, lorsque la LOCE et les fondements de l’éducation de marché chilienne ont été remis en cause. Ce mouvement, connu comme la «révolution des pingouins», a mobilisé les étudiants du secondaire. Pour désamorcer le conflit, le gouvernement a promis de réviser la LOCE : il a pourtant promulguer la Loi générale sur l’éducation (LGE), qui maintient les bases de ce système.

Pourquoi le mouvement étudiant est-il si massif et recueille-t-il un appui social très large?

Les contradictions inévitables de ce modèle apparaissent clairement. Les gens comprennent que l’éducation est en crise. Ce thème transversal affecte tout le monde, la population chilienne a donc réagi positivement à l’appel des étudiants, cette année. Nos parents ont vu que nous luttions pour une juste cause et que notre mobilisation était nécessaire, que cette crise ne concernait pas seulement l’éducation, mais qu’elle remettait en cause tout le modèle dominant et son aspect institutionnel. Après des années où l’on nous promettait «le bonheur», les gens se sentent floués. Aujourd’hui, les anciens consensus s’effondrent, on commence à questionner les bases mêmes du pouvoir de la classe dominante.

La frustration, la tromperie et une marginalisation constante font que la grande majorité de la population nous regarde avec d’autres yeux, et qu’elle place ses espoirs de changements en nous. A cela, s’ajoute l’émergence d’une nouvelle génération de jeunes. Tout cet enthousiasme explose aujourd’hui dans un Chili qui semblait dominé et réduit au silence. Cela a aussi suscité un grand soutien.

Enfin, ce processus est sans précédent. Durant les années de la «Concertation», une lente accumulation de forces et de convergences s’est produite sur le terrain social. Lentement, le peuple chilien a commencé à se lever contre ce système et il est descendu dans la rue pour lutter pour ses droits. Des luttes historiques des Mapuches, en passant par les mobilisations des travailleurs du cuivre et de la forêt, des combats pour l’environnement au mouvement étudiant, une nouvelle étape semble s’ouvrir en 2011, un nouveau moment pour le Chili…

Quelles sont les perspectives pour faire aboutir les revendications du mouvement?

Cette mobilisation étudiante a réussi à imposer des thèmes très fondamentaux. A d’autres moments, les étudiants combattaient seulement pour leur propre compte et se retrouvaient enfermés dans une lutte sectorielle, sans en voir l’aspect global. Aujourd’hui, les étudiants luttent pour l’éducation gratuite, pour la prise en charge de l’éducation des jeunes à 100 % par l’Etat. Le débat très intéressant qui s’est ouvert met en question le dogme néolibéral. Nous avons affirmé que les ressources existaient au Chili, et qu’on devrait donc les prendre là où elles se trouvent. On a relevé que les grandes multinationales volaient nos ressources naturelles et que, par conséquent, la question de la re-nationalisation du cuivre devait être posée. Notre consigne est : «Renationalisation du cuivre, pour un travail digne et pour l’éducation gratuite», et nous sommes descendus dans la rue aux côtés des travailleurs du cuivre.

Les revendications ont donc dépassé le cadre sectoriel pour passer à une remise en cause du système économique chilien. Qualitativement, c’est un saut gigantesque. Dans nos assemblées, on discute comment mener à bien ces changements et l’on arrive toujours à la conclusion que c’est une tâche de tout le peuple dans le cadre d’un processus de transformation radical de la société.

Paru dans solidaritéS, n° 195 (www.solidarites.ch)

Les commentaires sont fermés.